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LA VOIX QUI A MANQUÉ,
CELLE QUI DOIT PARLER
Jean-Luc Nancy
Une voix a manqué, une seule : la voix qui eût
été celle d’une gauche, certes moins
éparpillée (et surtout pas éparpillée
dans un tel ridicule !), mais surtout d’une gauche
politique. Si la campagne était aussi dérisoire,
c’est qu’elle n’était pas politique.
Elle ne l’était pas parce que la droite et la
gauche ont l’une et l’autre consenti à
ce que s’efface l’instance de la politique. Elles
y ont consenti parce qu’elles n’ont pas aperçu
l’urgence de penser à neuf cette " politique
" tombée dans le discrédit ou censée
vaincue par l’économie. La voix qui a manqué
est la voix d’une pensée. On lit ici ou là
que le PS devrait cesser d’être un parti d’intellos
: si l’ intello est le cultureux de salon, bien sûr,
mais le travail de pensée n’a rien d’intello.
Il a manqué une pensée et donc une voix de
la politique.
La politique n’est ni la stratégie des partis
pour conquérir ou contrôler l’Etat, ni
la vision épique du destin d’une Nation. Elle
se tient au point d’un " tout " de l’existence
en commun qui n’est pas un tout totalisant, qui est
en un sens un point vide (c’est le trait propre de
la démocratie : comme le disait à peu près
Michelet, son seul monument doit être une place vide
où les gens peuvent s’assembler). Mais en ce
point, elle nomme ou plutôt elle phrase l’unité
de ce tout sans totalisation : elle lui donne un ton, une
tenue, une voix.
Par exemple, elle pourrait donner une voix à ce que
" France " peut vouloir dire en tant que pays
où se rassemblent tant de cultures aux voix différentes.
Ou bien, à ce qu’ " Europe " peut
vouloir dire d’autre que zone de libre-échange.
Ou à ce que " monde " peut vouloir dire
d’autre qu’exploitation généralisée
et aggravée. Donner une voix à ce que peut
vouloir dire être ici, vivre ici, en France, en Europe,
dans le monde, ici et maintenant. Etre un homme politique,
c’est trouver une voix pour cela. C’est exactement
ce qui fut oublié. C’est donc exactement pour
cela qu’une voix hargneuse et vulgaire vient éructer
: " ici, c’est chez nous " en faisant entendre
que " nous " serions la nation sacrée,
bien entendu introuvable et définissable seulement
comme ni l’Europe, ni le Monde, et tout juste la France
de Jeanne d’Arc…(pourquoi pas la Gaule ?).
Il n’est pas étonnant que la voix qu’on
dit fasciste se fasse entendre lorsque la voix politique
se tait. Car le fascisme représente le revers de
la politique : la prétention à remplir d’une
substance épaisse et fantasmatique (l’authenticité
nationale) l’espace ouvert qui doit servir à
la rencontre des gens, des gens réels et non des
sujets " authentiques ".
Le mutisme de la voix politique n’est pas une faute
à imputer à quiconque. C’est un événement
qui vient déjà de loin, et il ne faut surtout
pas chercher à retrouver des voix perdues. Il faut
en trouver une, il faut inventer un ton et un phrasé,
des tons, des accents, des timbres et des rythmes qui soient
les nôtres, ici et maintenant. Peut-être fallait-il
qu’un coup de tonnerre assourdissant nous réouvre
les oreilles pour des voix nouvelles, inouïes.
Mais pour le moment, dans l’urgence immédiate,
cette voix, la nôtre, peut faire entendre au moins
un cri : elle peut, elle doit couvrir et rendre inaudible
la voix anti-politique. En votant contre le FN, on ne vote
pour rien ni pour personne d’autre : on fait entendre
la voix politique, la politique en tant que notre voix,
contre la vocifération.
Jean-Luc Nancy
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